Shodoshima

Texte de Sylvie Lopez-Jacob — Dessins d’Imen Ben Tahar

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Ce récit commence en cours de route.

Voici quelques jours déjà que nous grimpons par des sentiers, glissants sur les feuilles amassées et les cailloux en roue libre.

Les temples sont perchés. Aucun n’est construit, chacun est aménagé au creux d’un sous-bois, ou dans la cavité d’une roche qui lui promet une fraicheur éternelle.

L’ascension est rarement douce, le plus souvent verticale quand il faut s’aider d’une corde ou d’une chainette pour gravir une falaise de pierres lisses, ou emprunter un escalier monumental aux marches bien trop hautes pour des pas d’homme.

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La quête a valeur d’exploration car elle nous engage corps et âme. Les temples du pèlerinage de Shodoshima ne sont pas, à l’instar des cathédrales gothiques, des édifices dont les flèches élancées élèvent l’esprit vers une transcendance qui est celle du divin. Ces temples-là sont éminemment terrestres, et confèrent à la terre un sens sacré. Les bouddhas sont moussus comme la roche, érodés à son rythme, invisibles dans les aspérités dont ils semblent nés. Dans les brassées de senteurs estivales et les chants d’oiseaux, l’effort physique donne son prix aux rencontres avec la face bourrue du Fudo-myoo qui veille, intransigeant, sur notre vigilance.

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Chaque temple a son nom et son numéro. Chacun a des senteurs d’encens et de chèvrefeuille. Il s’écoute. Il suffit de trois notes, la première en suspens, les deux autres en cascades pour qu’une cour intérieure se remplisse de solennité. Le chant de l’uguisu est sacré comme le son des cloches.

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Juché sur un promontoire, l’un d’eux offre une vue imprenable sur la mer intérieure du Japon. Les îles sont des collines boisées et, à l’arrière-arrière-plan, les montagnes. Elles mettent le corps et l’esprit au repos.

La nature est sublime, en un sens singulier.

Elle n’est pas, comme la philosophie kantienne nous l’enseigne, ce qui dépasse notre imagination ou met en échec notre action, pour révéler, enfin, la toute-puissance de la pensée. Elle n’est pas l’incontenable, mais un infini contenant qui ouvre la perception de soi sur l’espace agrandi du monde qu’on habite.

Dessin à l’encre d’un plan d’eau sombre sous une pluie de traits verticaux
Dessin à l’encre d’un arbre penché encadrant une vue sur la mer

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Le feu crépite sur des bûchettes et nos vœux s’envolent. Shiki soku ze ku, ku soku ze shiki. Les phénomènes sont le vide, le vide est les phénomènes. Les flammes montent et s’incurvent comme celles qui encadrent Fudo-myoo. Le feu enfle, le moine jette au bûcher herbes, riz et sésame. La prière gagne en intensité jusqu’à l’effondrement du brasier.

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Une rangée d’arbres vénérables et vermoulus est tendue vers le ciel et les rizières en contrebas. Le plus ancien, en béquille, a une peau ridée, blanchie sous l’écorce, striée de sillons et de volutes. Le tronc creux d’un pin abrite une statue encapuchonnée. Deux arbres s’élèvent enlacés. Des temples en bois ont survécu et leur alignement forme une ville d’un autre âge, vivante et vigoureuse sous la mousse.

Dessin à l’encre d’un jardinier sur une échelle taillant des pins

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Au bout d’un sentier et d’une volée de marches, un temple agencé dans la roche est orné de rideaux, entrouverts sur Kukai, retranché dans l’ombre. Chacun avance vers lui dans une procession recueillie. Le visage de la statue est d’une humanité rayonnante.

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Il n’est d’obscurité que profonde, il n’est de profondeur que dans l’obscurité.

La nuit dissout l’espace et le temps dont la perception de soi a besoin. Elle est hors de nous et en nous quand elle abolit la frontière qui sépare d’ordinaire l’intérieur et l’extérieur. Dans le temple de Yama no kannon, j’ai plongé dans la nuit jusqu’à toucher la paroi lisse, composée d’une multitude de statuettes en rang serré. La paroi s’incurve, elle serpente, elle restitue par le toucher son altérité au monde. La main n’est pas la surface qu’elle explore et par elle se recrée la limite qui restaure la sensation d’être soi. Une lueur apparait et l’espace se recrée par la profondeur, et le temps par la distance à parcourir. L’angoisse de cette plongée dans la nuit m’apparait après coup comme l’expérience de la disparition ou d’une apparition à venir mais, pour l’heure, différée.

Dans le temple de Yama no kannon, j’ai plongé dans la nuit jusqu’à l’orée d’une chapelle. Après cette traversée, le recueillement fut le mouvement d’un corps épars rendu à la douceur de son intégrité.

Il faudra un autel et les frappes d’un livret de sutra pour retrouver la force de l’ancrage.

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Dans un temple shintô, une cérémonie a lieu.

Deux moines au costume flamboyant mêlent au son du taiko et de la flute les modulations de leurs voix.

Deux jeunes filles habillées de blanc et de rouge entrent en scène.

Une rangée de grelots argentés dessine devant leurs yeux un rideau miroitant.

Chacune tient dans la main un éventail dont une face est d’argent, l’autre d’or.

Elles se croisent, et se croisent avec elles le soleil et la lune.

Ces rencontres furtives trouvent dans le son des crécelles leur cadence.

Une danse se déploie en l’honneur d’Izanami et Izanagi, des divinités tutélaires qui siègent dans le temple voisin.

Se rejoue sous nos yeux la naissance du monde.

— Sylvie Lopez-Jacob

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Dessin à l’encre d’une statue de Sakamoto Ryōma en kimono
Sakamoto Ryōma

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Texte © Sylvie Lopez-Jacob — Dessins © Imen Ben Tahar, 2026. Reproduction interdite sans autorisation.

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