Politique de l’intégrité, par Christian Girard

Gouverner sans violence, livre d'André Cognard

Pour Corbet Sensei

Dans Gouverner sans violence, Cognard Hanshi envisage deux questions : est-il possible de penser le politique à partir de l’aikido ? L’aikido peut-il constituer une politique ?
Ces deux questions en apparence distinctes sont en réalité inextricablement liées. La répugnance que suscite chez Cognard Hanshi le spectacle de la violence le rend sceptique sur les méthodes qu’emploient ceux qui exercent le pouvoir. S’interrogeant sur les causes de leur échec, il infère que les fins légitimes du politique pourraient être avantageusement servies par d’autres moyens.

Envisageant le politique au prisme des principes de l’aikido qu’il définit comme une recherche de la non-division intérieure et de l’harmonie universelle – le premier principe étant la condition nécessaire du second – Cognard Hanshi commence par observer qu’il y a dans les sociétés historiques une confusion − le plus souvent délibérément entretenue par les dépositaires du pouvoir politique, religieux ou économique − entre la finalité prioritaire du politique et sa pathologie. Alors qu’il devrait, en effet, faire un accueil généreux et inconditionnel à la pluralité, en garantissant un cadre où personne ne se sentirait excédentaire ou résiduel, le politique se contente le plus souvent de contrefaire sa mission en exerçant, sous prétexte de maintenir l’ordre, une domination par coercition violente.

Comment une telle mystification a-t-elle pu traverser les siècles et pourquoi continue-t-elle à fructifier malgré le démenti que lui oppose la procession exorbitante des victimes de la brutalité ? Tout simplement, observe Cognard Hanshi, parce que les adulateurs de la violence institutionnelle la justifient en arguant d’une définition de l’homme qui repose sur un sophisme : il faudrait recourir à la violence, car c’est la seule solution pour réprimer la violence inhérente à la nature humaine. Or cette déduction dissimule mal une pétition de principe. D’ une prémisse fausse − la violence est la tare originelle de l’humanité − on déduit la conclusion à laquelle on veut aboutir : il n’y a pas d’autre remède légitime à la violence que la violence. Au passage, pourtant, est escamotée l’évidence – dirimante pour le postulat d’une humanité fondamentalement violente − que l’envie d’être violent ou tout simplement le désir de vengeance n’ont peut-être jamais effleuré l’esprit de ceux qui ont été maltraités, tandis qu’est camouflé le constat navrant que « le monopole de la violence légitime » sert parfois des intérêts tellement incontestables qu’ils sont inavouables.

Une fois qu’il a démasqué l’imposture, Cognard Hanshi montre que l’aikido offre les moyens concrets de réfuter l’enthymème de la violence nécessaire. Non seulement la violence n’est pas une réponse adaptée à la violence, mais encore elle est stérile et contre-productive, car elle procède fondamentalement de la peur, toujours cause et preuve d’une faillite dans la conduite des relations humaines. La peur, souligne-t-il, est bien connue des pratiquants d’arts martiaux. En effet, c’est une des premières expériences que fait celui qui franchit la porte du dojo : la mesure de ses progrès sera proportionnelle à sa capacité à la maîtriser. Cette peur prend des formes multiples : peur de la solennité du lieu, peur de ne pas être compétent, peur des plus expérimentés, peur de chuter, peur de se blesser, peur de blesser. Toutes ces peurs peuvent être subsumées sous une peur unique : la panique de la désappropriation de soi. Or, dans le cadre de la pratique martiale, cet affolement de la perte de soi est éprouvé de manière constante et paroxystique, puisqu’il faut faire face à une hostilité intentionnelle, directe et sans équivoque. Le pratiquant, pétrifié par la sidération, tiraillé entre les injonctions contradictoires de l’envie de fuir ou du désir de riposter, éprouve son impuissance comme une abdication hyperbolique en face de la réalité. Dès lors, clivé en un agent impuissant et un sujet pâtissant, il ressent sa peur comme un état d’aliénation absolue.

Dans cette situation désespérée, le rôle de l’enseignant est d’amener son élève à prendre conscience qu’il existe encore une voie de salut : elle consiste pour l’attaqué à surmonter la division qui le déstructure, pour restaurer une cohérence avec le monde de sorte qu’il puisse de nouveau s’éprouver comme agent de soi. Cette réappropriation de lui-même désamorce tous les effets inhibants de la peur et l’installe dans une solution de surplomb qu’il éprouve comme une libération. En effet, elle l’affranchit des réflexes − qui sont à l’aikido ce que le préjugé est à la science − et lui donne un accès lucide aux solutions techniques qui vont lui permettre de circonvenir l’attaque. Dans ce cadre, l’enseignant est un guide qui fait accéder son disciple à lui-même par une maïeutique du corps. Il est appelé Sensei, c’est-à-dire « maître » du latin magister, non pas parce qu’il commande, ce qui est le propre du dominus, mais comme l’indique la dérivation de magister à partir de magis qui signifie « plus », parce que, par son autorité et sa compétence plus hautes, il aide à grandir. Cette édification volontaire du disciple par le maître développe des vertus − sincérité, confiance, gratitude, fidélité – indispensables, et qui sans doute constitueraient une base suffisante, pour la cohésion et l’épanouissement de toute organisation sociale.

L’expérience fondamentale, selon Cognard Hanshi, à partir de laquelle l’aikidoka reconstruit l’édifice du réel n’est pas « je pense, j’existe », mais « je suis un, j’existe ». Sans unification, le sujet ne peut être que le témoin impuissant de la dislocation de soi et de la désintégration du monde. La division est cause ou effet de la violence. Elle se résout dans le conflit, dont le dénouement peut-être stérile ou fécond. Il est stérile quand il débouche sur la disparition de celui qui est attaqué ou la suppression de celui qui attaque. L’origine de la violence, remarque Cognard Hanshi, est toujours un sentiment d’incomplétude, résultant d’une identité fissurée. L’attaquant, seme, est convaincu qu’il doit, pour accéder pleinement à soi, faire disparaître shite, l’attaqué. Sous la contrainte de l’attaque, shite est menacé, s’il cède à la peur, de dislocation. En s’unifiant, il se réapproprie son identité. L’image unifiée de lui-même que modèle la réponse technique appropriée de shite fait prendre conscience à seme par contraste et, surtout, par résonance interne, de la difformité de son intention. Il comprend alors que ce n’est pas par la violence, mais en y renonçant qu’il peut recouvrer son intégrité.

L’ambition que confère Cognard Hanshi à l’aikido montre bien à quel point la transformation des arts martiaux en sports de compétition est susceptible de les appauvrir en regard de la finalité éducative que leur assignaient leurs créateurs et d’en faire, pour des hommes politiques peu délicats, des instruments précieux de manipulation des masses: il n’est pas certain, comme il le souligne, que l’alibi de la violence sublimée par le respect des règles d’arbitrage, grotesquement contrebalancé par l’héroïsation sans vergogne des « vainqueurs » et l’effacement sans scrupule des « éliminés », instille dans les esprits des valeurs politiques au plus haut point recommandables.

C’est en se fondant sur le paradigme du mimétisme de l’intégrité généreuse que Cognard Hanshi affirme que l’aikido peut constituer une politique. La finalité de cette politique est la liberté du sujet, agent de lui-même, par la médiation d’autrui. Cette liberté implique tout autant le refus de la soumission que le refus de la domination, car le dominant, dans son ignorance même de ce qu’est véritablement la liberté, est sans doute plus étranger à lui-même que le dominé. L’exigence d’intégrité implique le rejet de toutes les formes de délires identitaires − narcissique, social, nationaliste, religieux, idéologique – et de toute forme de manichéisme politique ou de militantisme aveugle. La politique ne saurait en aucun cas être la continuation de la guerre par d’autres moyens. L’aikidoka, selon Cognard Hanshi, ne conçoit pas plus son identité personnelle dans la dualité, qu’il n’envisage son identité politique dans l’exclusion ou l’opposition, qui seraient la reconduction de la dualité dans le social. Les problèmes qui concernent la communauté dans son ensemble, ne peuvent pas être exclusivement imputables aux autres. « Guerrier pacifique », comme il aime à le répéter, l’aikidoka refuse de s’enfermer dans la logique nécrophile qui a tôt fait de transformer l’autre en différent, ensuite en divergent, puis subrepticement en adversaire, puis encore insensiblement en ennemi pour enfin le liquider sans autre forme de procès comme bouc émissaire. Convaincu qu’une existence n’a pas à être justifiée, confiant dans sa capacité à préserver son unité et déterminé à unifier harmonieusement le monde autour de lui-même, il est nominaliste, autonome, transnationaliste.

Gouverner sans violence, livre d'André Cognard
Gouverner sans violence, livre d’André Cognard

Vouloir bannir la violence du politique, peut apparaître comme un vœu pieux, surtout si l’on présuppose qu’elle est constitutive de la nature humaine. Cependant si des penseurs audacieux et des éducateurs géniaux − comme Morihei Ueshiba, l’inventeur de l’aikido, Jigoro Kano, l’inventeur du judo et Gishin Funakoshi, l’inventeur du karaté − ont réussi à penser des arts martiaux à ambition pacifiste et humaniste à partir du bushido, dont la finalité première était, il n’est pas inutile de le rappeler, l’anéantissement total de l’ennemi sans discrimination des moyens, est-il interdit de penser qu’une telle révolution est possible dans le domaine de l’activité humaine − le politique − qui s’assigne justement comme mission prioritaire et minimale l’éradication de la violence ?

C’est ce défi que nous invite à relever Cognard Hanshi dans Gouverner sans violence, en nous montrant une voie possible pour construire une identité sans fissure, non moins solide, entière et pleine que souple et mobile. Le défi est exigeant. En effet, il implique, ce qui était la conviction la plus intime des trois fondateurs des arts martiaux que nous avons cités, que la valeur des entreprises humaines dépend de l’ethos − disposition éthique − de ceux qui les incarnent. Or l’édification de l’ethos repose sur une éducation perfectionniste qui engage, corps et âme, l’agent de soi pour toute la durée d’une vie.

Cependant, si l’on en croit Cognard Hanshi, ce défi n’est pas insurmontable pour peu qu’on adopte une politique de l’intégrité : intégrité dans la pratique, fondée sur la sincérité et la confiance ; intégrité dans le rapport à autrui qui implique de refuser la domination ou l’humiliation ; intégrité dans le rapport à soi qui interdit de s’avilir dans l’envie ou le ressentiment.

Christian Girard

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